Sans vouloir remettre en cause la belle formule selon laquelle les absents - et donc les morts - ont toujours tort, consentons à faire des "brouillons" de Jean Moulin quelque chose qui, lorsque Charles de Gaulle se livrait très tranquillement en 1956 au joli métier de faussaire en écritures "publiques", méritait encore qu’on s’y arrête un tout petit peu (puisqu’aujourd’hui, il est manifestement trop tard, peut-être…).

     (Jean Moulin, vers le 20 janvier 1943, point n° 6, à propos du Conseil) : « Ses membres ne doivent pas siéger par "délégation" d’un parti ou d’un groupe et être pourvus de "mandats impératifs", les décisions devant être prises souverainement. »

     (Jean Moulin, 1er février 1943) : « Nous ajoutons que, pour être efficace, le Conseil politique de la Résistance doit être composé de membres ayant la confiance absolue de leurs mandants et pouvant décider souverainement et sur l’heure. »

     Rappelons la version gaullienne : « Afin que le Conseil de la résistance ait le prestige et l'efficacité nécessaires, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer... sur l'heure au nom de leurs mandants. »  


     Voici donc la blessure mortelle dont Charles de Gaulle s’est rendu coupable :

           « souverainement… »

     Tout le monde l’aura compris, bafouer ainsi la souveraineté du Conseil National de la Résistance - rétrospectivement, mais aussi dans le concret de l’ensemble des mesures prises par de Gaulle après l’arrestation de Jean Moulin -, c’était réaliser l’"opération" Louis XVI à l’envers. Et anticiper d’un peu plus de dix ans sur la mise en place, par le même de Gaulle, de la très monarchique Constitution de la Vème République (1958, mais surtout 1962, pour l’élection du président au suffrage universel).

     Rétrospectivement, nous le voyons, tant cela devient aveuglant : cette contre-révolution passait par l’élimination physique de Jean Moulin dès avant l’heure de la Libération.*
    
(* D’où le titre de l’ouvrage « Fallait-il laisser mourir Jean Moulin ?» de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange, Éditions Paroles Vives, 1994)

8 - F    Michel J. Cuny - Françoise Petitdemange

     Editions Paroles Vives

     1994

     (459 pages, 29 €)

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     Jean Moulin était-il donc si dangereux ?

     Là encore, les deux "brouillons" sont particulièrement explicites :

     (Vers le 20 janvier 1943, point n°5) : « Il ne saurait y avoir de place dans ledit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions révolutionnaires qui s’imposent. »

     (1er février 1943) : « Il ne saurait y avoir de place dans le dit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure, ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions militaires et révolutionnaires qui s’imposent. »

     Voilà donc le joyau de l’idée même de Résistance telle qu’elle était portée par son Conseil National en un moment (mars 1944) où, déjà, celui-ci ne pouvait plus que balbutier sa souveraineté tant de Gaulle le serrait à la gorge.

Vidéo de l'exposition Jean Moulin