Une Europe allemande? C'est effectivement la qualification qu'il convient de donner à la situation historique actuelle du sous-continent européen. A condition de bien insister sur ceci, que le ressort qui anime cette formule est très exactement celui qui a pu déjà servir, il y a un peu moins de cent cinquante ans, c'est-à-dire au lendemain de l'effondrement de la bourgeoisie française laissant, en 1870, la place à l'Allemagne prussienne de Bismarck.

     Dans les deux cas, Prusse d'abord, et Allemagne ensuite, se sont offertes comme les garantes, l'une par son armée, l'autre par son économie, de la propriété privée des moyens de production et, donc, de l'appropriation privée des divers produits, matériels tout autant qu'intellectuels, du travail humain collectif...

     C'est de ce conflit crucial qu'est mort Jean Moulin.

     C'est de la défaite de Jean Moulin et de ce dont avec tant d'autres il était porteur, puis de l'anéantissement du récit historique qui aurait pu servir à, tout au moins, en conserver une trace, que résultent les millions de chômeurs de l'Europe actuelle - l'armée du travail dans une déroute d'autant plus certaine et durable qu'elle est plus silencieuse.

     D'où ce que Raymond Aubrac a bien voulu nous (Michel J. Cuny - Françoise Petitdemange) confier lorsqu'en 1994, il a pris connaissance de la ligne que suivaient nos divers travaux, tant dans le champ politique, économique, idéologique, historique et... psychanalytique (en lisant notre ouvrage de 660 pages, "Le feu sous la cendre - Enquête sur les silences obtenus par l'enseignement et la psychiatrie") : "Vous êtes au gouvernail d'un énorme navire. Il n'y a que vous qui puissiez le piloter : ce sera extrêmement difficile!..."
    
     Douze ans plus tard, en 2006, le silence sur "Fallait-il laisser mourir Jean Moulin?" était toujours aussi assourdissant. Et pourtant, que d'efforts désespérés n'avons-nous pas tentés! Un reflet s'en trouve d'ailleurs dans le point (un clic?) que nous faisions alors : "
Après une petite dizaine d'années de présence dans des centaines de congrès de la C.G.T., d'interventions additionnant à peu près deux ou trois dizaines de milliers de militantes et de militants, et d'une course totale d'un peu plus de 600 000 kilomètres, nous avons décidé de rentrer dans nos foyers pour pouvoir travailler mieux et plus encore au service de toutes ces personnes... et de quelques autres."

     Après notre disparition, l'histoire littéraire pourra toujours s'amuser à remarquer qu'en faisant abstraction de ceux de nos autres ouvrages que nous pouvions vendre dans ces mêmes rencontres, et en fixant la totalité des exemplaires imprimés de "Fallait-il laisser mourir Jean Moulin?" aux environs de 6000..., voilà que nous aurons parcouru 100 kilomètres pour remettre, de la main à la main, chaque exemplaire à son lecteur, à sa lectrice, et donc le bel adverbe "souverainement".

     Alors, aujourd'hui, tout reprendre à zéro?... Et avec qui?

     Ah, mon petit Jeannot, si tu savais à quel point tu nous manques...

Vidéo de l'exposition Jean Moulin